Absence sociale

Les choses sont allées un peu trop vite. J’ai voulu me dépêcher de sortir le film avant noël. Je me suis mis un coup de pied au cul parce qu’il était prêt et qu’il n’y avait plus rien à faire à part cliquer sur publier.  Et puis quand ça a été fait, assez rapidement je me suis rendue compte que je n’avais plus le contrôle sur rien. Je pensais que j’allais faire quelques petites ventes et puis voilà, mais non… ça a été bien plus fou.

Je ne savais pas ce que ça faisait de donner au monde une création personnelle, de lâcher dans la nature un projet sur lequel on a travaillé pendant si longtemps. Le caractère tellement intime de ce projet n’a fait qu’ajouter à ce sentiment de déchirement que j’ai ressenti. Je me sentais vide, je tournais en rond. Puis est venue la peur des premiers retours et des critiques qui allaient être livrées avec, venant parfois de personnes que j’admire et dont j’aime le travail. Une terrible angoisse que rien ni personne ne pouvait soulager. J’attendais. Et soudain un déferlement. Tous ces messages, tout cet amour ! Des likes, des mails, des retweets, des commentaires, des dons, des félicitations et des cadeaux. Des amis qui payaient juste pour me soutenir et des personnes qui donnaient jusqu’à 5 fois ce que je demandais. Mon téléphone bipait toutes les 5 à 10 minutes et à chaque fois c’était une nouvelle vente ou un message de félicitations. Je regardais défiler le compteur, les noms. Je reconnaissais les fans de la première heure, puis tout à coup je voyais passer un pseudo auquel je ne m’attendais pas et je haussais les sourcils de surprise. Au bout de quelques jours, j’ai aussi compris que ce like que j’attendais ne viendrait pas. J’étais comme une adolescente devant son téléphone, à rafraîchir la page toutes les 30 secondes, à en vider ma batterie en quelques heures, le cœur battant à chaque nouveau bip. Mais rien.

Bien sûr, je m’en suis voulue de m’attarder sur ça au lieu de profiter du moment. Mais quelques remarques sont venues en rajouter : mon public de webcam qui ne comprend pas pourquoi on ne me voit pas plus dans le film, pourquoi ça se centre sur l’homme et pourquoi je reste habillée. Et ces deux ou trois amis qui m’avaient promis qu’ils me donneraient leur avis, mais ne l’ont pas fait… alors dans ma tête je me dis évidemment qu’ils ont trouvé ça nul. Et le journaliste du Monde qui vient de m’appeler parce que je suis réalisatrice de films porno et qu’il voulait me donner la parole suite aux déclarations du président Macron. Ha oui tiens, je suis réalisatrice de porno. Enfin, pas vraiment, je veux dire j’en ai fait un seul et c’est pas grand chose.

Voilà. Tout le monde me parle de vin, de grands crus, mais je ne vois qu’un verre à moitié vide. Je suis épuisée.

carmina haut médoc image

J’étais pourtant contente de tout le positif, je le suis ! Mais entre les dramas personnels, le boulot, les voyages et la sortie du film, c’était trop. Et voir mon nom partout, dans des messages ou des articles qui mentionnent des grands noms comme Vex, Ovidie, Jouvet à côté du mien… J’en suis à ma première vidéo et on me prédit un avenir plein d’awards. Attendez un peu, laissez-moi prendre mes marques ! Mais trop tard, j’ai tellement la pression que je ressens une nausée permanente. C’est ça le trac ? C’est ça de réaliser ses propres projets ? Je vais avoir envie de dégueuler H24 maintenant ? à vie ?

J’ai dû faire une pause, pour ne pas déborder comme le lait sur le feu. J’ai coupé les notifications. J’ai tout mis en silencieux. J’ai même coupé le téléphone la nuit, chose qui ne m’était pas arrivée depuis peut-être dix ans. La responsable de communication en moi était outrée de me voir quitter le navire au pire moment d’un lancement de projet. Comme si j’avais balancé la vidéo et dit au monde de se démerder avec pendant que je buvais du vin en famille. Rassurez-vous cependant, pendant cette semaine j’ai gardé un œil sur vous. Je me suis sentie seule pour tout avouer. Je suis décidément trop accro aux réseaux sans doute, et puis certains d’entre vous font un peu partie de ma famille. On oublie assez vite que le monde extérieur n’est pas aussi bienveillant que les gens dont on s’entoure sur Twitter.

J’ai mis mes parents dans l’avion ce matin. Ils ne savent rien du film. Je n’ai pas pris le temps de refaire un coming-out, je n’ai pas la force de devoir tout reprendre et leur expliquer. Je suis de retour au bureau. On est en 2018. Il fait gris. J’ai plein de choses à faire. Une nouvelle vie à organiser, des photos à retravailler, des vidéos à terminer, d’autres à tourner… mais surtout des dizaines de personnes à remercier pour leur soutien.

Donc, merci.

 

Une réflexion sur “Absence sociale

  1. J’imagine ton vertige devant cette notoriété qui s’emballe. C’est une nouvelle étape dans ton parcours.
    Personnellement j’ai été bluffé par la qualité de ton film, j’aime cette idée du porno qui exalte la puissance du désir et la jouissance sans cette obsession du gros plan. Un vrai travail de création que je t’encourage vivement à poursuivre…

    Aimé par 1 personne

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